Friday, August 14, 2026

Les boissons dans Le Docteur Pascal d'Emile Zola


Dans ce dernier roman de la saga des Rougon-Macquart, nous retournons à Plassans, le lieu d'origine de cette famille pour boucler la boucle. Le Docteur Pascal est le fils qui essaie le plus de prendre ses distances avec la famille, à tel point qu'on ne l'appelle pas par son nom de famille, mais par son prénom. Les boissons réelles ne sont mentionnées que 32 fois pour les boissons alcooliques, 27 fois pour les boissons sans alcool, mais un record de 12 fois pour les métaphores et images. En tout, cela fait 71 mentions.

L'eau est la boisson avec le plus grand nombre d'occurrences (11), puis on a le vin (9), le lait (8), la liqueur (8), le café (5 dont un lieu) et l'eau-de vie (3). On a 2 mentions de liqueur de vie, de lait pur, de sirop et de jeunesse, et une mention pour la fraicheur de lait, le vin malaga, le visage de lait, nature de lait, punch, cognac, anisette, soûlerie de l'or, tisane, passions, vie et Clotilde. Si on combine la boisson et la métaphore, alors c'est le lait qui devient la plus mentionnée, devant l'eau. Ce sont les deux boissons qui symbolisent le mieux ce roman d'amour du Docteur Pascal et de Clotilde, la fille de son frère. Le lait est symbole de pureté et virginité. L'eau est un second symbole de pureté, mais aussi de pauvreté. L'absence de thé, le symbole de l'amour dans la haute société, suggère que l'amour entre le docteur Pascal et Clotilde n'a rien d'une construction sociale, d'un jeu de séduction citadin, mais est naturel

Examinons les nombreux emplois métaphoriques ou imagés de boissons.

.Chapitre I

"Sa nuque penchée avait surtout une adorable jeunesse, d'une fraicheur de lait, sous l'or des frisures folles."

Chapitre II

"et sa nuque, ses épaules adorables étaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur."

"et elle était charmante, avec ses grands yeux, son visage de lait et de rose, dans l'ombre des vastes bords."

"Certes, il était un savant, un clairvoyant, il ne croyait pas à une humanité d'idylle vivant dans une nature de lait, il voyait au contraire les maux et les tares, les étalait, les fouillait, les cataloguaient depuis trente ans ;"

Chapitre VII

"Sa nuque, ses épaules étaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur. Et c'était monstrueux, mais c'était bien vrai, il avait faim de tout cela, une faim dévorante de cette jeunesse, de cette fleur de chair si pure, et qui sentait bon."

Commentaire : Dans le chapitre VII, Zola répète son emploi du lait pour décrire la peau de la nuque de Clotilde. Puis, il nous donne la clé de cette image. La peau ressemble à du lait, car la vision du lait donne faim. Le docteur Pascal éprouve un sentiment très naturel face à cette peau lactée.


Chapitre II
" Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de médecine du XVe siècle, fut très frappé par une médication, dite "médecine des signatures". Pour guérir un organe malade, il suffisait de prendre à un mouton ou à un bœuf le même organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le bouillon.(...) Il expérimenta ensuite sur ses malades cette liqueur mêlée à du vin de Malaga, sans en tirer aucun résultat appréciable. (...) S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques? (...) Sa méthode était bien encore empirique et barbare, il y devinait toutes sortes de dangers, surtout il avait peur de déterminer des embolies, si la liqueur n'était pas d'une pureté parfaite. (...) Et devant cette trouvaille de l'alchimie du XXe siècle, un immense espoir s'ouvrait, il croyait avoir découvert la panacée universelle, la liqueur de vie destinée à combattre la débilité humaine, seule cause réelle de tous les maux, une véritable et scientifique fontaine de Jouvence, qui, en donnant de la force, de la santé et de la volonté, referait une humanité toute neuve et supérieure.

Ce matin-là, dans sa chambre, une pièce au nord, un peu assombrie par le voisinage des platanes, meublée simplement de son lit de fer, d'un secrétaire en acajou et d'un grand bureau, où se trouvaient un mortier et un microscope, il achevait, avec des soins infinis, la fabrication d'une fiole de sa liqueur."

Commentaire: Zola invente le concept de 'liqueur de vie' dans ce roman. Il explique d'où est venue l'inspiration au docteur et comment cette liqueur fut d'abord une boisson avant de devenir une médecine administrée par piqure subcutanée. Malheureusement, il va déchanter dans le reste de l'histoire. L'effet Placebo semble ce que sa liqueur sait faire de mieux. D'ailleurs, il utilisera simplement de l'eau à la fin du roman, ce qui explique aussi le grand nombre de mentions de la solution aqueuse.

Chapitre V
"Chez Aristide Saccard, l’appétit se ruait aux basses jouissances, à l’argent, à la femme, au luxe, une faim dévorante qui l’avait jeté sur le pavé, dès le début de la curée chaude, dans le coup de vent de la spéculation à outrance soufflant par la ville, la trouvant de tous côtés et la reconstruisant, des fortunes insolentes bâties en six mois, mangées et rebâties, une soûlerie de l’or dont l’ivresse croissante l’emportait, lui faisait, le corps de sa femme Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille francs indispensables, en épousant Renée, puis l’amenait plus tard, au moment d’une crise pécuniaire, à tolérer l’inceste, à fermer les yeux sur les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l’éclat flamboyant de Paris en fête."

Commentaire: Quand docteur Pascal dresse le portrait de son frère, l'image qu'il utilise est que Saccard se soûle à l'or! L'or est la boisson métaphorique du financier de La Curée et de L'Argent.

Chapitre VII
"C'étaient des serments d'aimer encore, de revivre pour épuiser les passions qu'il n'avait point bues, de goûter à toutes, avant d'être un vieillard."

Commentaire: Le docteur Pascal a vécu une vie très sage. Contrairement aux autres membres de sa famille, les passions ne se sont pas manifestées chez lui, mais plus pour longtemps! Ici les passions sont une boisson métaphorique qui va caractériser la fin de vie du docteur, comme l'or a caractérisé la vie de Saccard.

Chapitre VIII
" - Je n'ai qu'une faim et qu'une soif, être aimée, être aimée en dehors de tout, par-dessus tout, comme tu m'aimes."

Commentaire: Le docteur Pascal a de la chance. Clotilde a soif de son amour! Ce tendre sentiment est la boisson métaphorique de ce roman d'amour. Le fait que ce soit une soif, un besoin primaire, montre combien cet amour est charnel, naturel, en-dehors des conventions sociales. 

Chapitre X
"Prends ma jeunesse, prends-la toute en un coup, dans un seul baiser, et bois-la toute d'un trait, épuise-la, qu'il en reste seulement un peu de miel à tes lèvres."

Commentaire: La jeunesse (de Clotilde) devient la boisson métaphorique qu'elle offre au docteur Pascal. Les deux amants se rejoignent dans le lexique de la boisson et de la soif charnelle. Cela permet à Zola qu'ils sont vraiment faits l'un pour l'autre, malgré les conventions et le Code civil.


Chapitre XIV
"Elle, la mère, pendant qu'il buvait sa vie, rêvait déjà d'avenir."

Commentaire: La métaphore est plus classique ici: le bébé qui tête au sein de sa mère boit un lait qui lui donne la vie.

Pour illustrer cet article, j'ai posté mes photos de mon Oolong de haute montagne de Shan Lin Xi du printemps 2021. Il a un peu d'âge, mais reste jeune dans ses arômes. Par contre, il a un goût plus ample, plus profond. On sent qu'il a pris de la bouteille! Provenant de Yang Keng, c'est bien plus un Oolong de terroir qu'un Oolong prestige recherché par les élites citadines. Et puis on brise un tabou: quelle hérésie d'attendre 5 ans avant de déguster un Oolong de haute montagne! Et pourtant, c'est si bon! La passion est là et on en redemande!
Note: le site tea-masters.com est actuellement indisponible. L'hébergeur travaille à son rapide retour sur la toile. Merci de votre patience. Si vous ne pouvez pas patienter, envoyez-moi un courriel!

Wednesday, August 05, 2026

Les boissons dans La Débâcle, d'Emile Zola

Le roman La Débâcle est celui de la guerre de 1870 contre la Prusse et celui de la guerre civile par la Commune à Paris. C'est un des romans les plus longs de la saga avec plus de 430 pages dans mon édition (Bouquins). Cette guerre signe la fin du règne de Napoléon III et Zola aurait pu achever sa saga des Rougon-Macquart avec ce livre, puisque sa fresque voulait peindre Second Empire au  travers d'une famille. Mais il reste encore un roman, Le Docteur Pascal, pour conclure sur cette famille au centre de son histoire de la France.

Dans La Débâcle, les alcools sont un peu plus mentionnés (66 fois) que les boissons sans alcool (58 fois) ou les métaphores (3). La boisson la plus mentionnée dans cette histoire qui se passe en Alsace, à Sedan et à Paris est le vin (42 mentions dont 6 fois blanc). La seconde boisson est le café (32 mentions dont 4 fois le lieu et 3 fois au lait) et en troisième l'eau (14 mentions).Dans alcools, on a aussi 10 mentions d'eau-de-vie, 3 de champagne, de cognac, 2 mentions d'alcool, et 1 mention de grog, de bordeaux, de bourgogne, de chopine, de pousse-café et de sirop d'opium (rangé dans les alcools pour ses propriétés d'altération des sens). Dans les boissons sans alcool, on trouve aussi 4 mentions de bouillon, 3 mentions de lait, 2 mentions de demi-tasse (de café) et de thé et une fois quelque chose de chaud! Finalement, parmi nos 3 métaphores, on a deux fois le sang et une fois la soif.

Commençons par notre boisson favorite, le thé:

Partie 3, Chapitre 6
"Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M. de Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquettait avec lui comme faisait autrefois, à Charleville, avec les amis du capitaine Beaudouin."
(...)
"- En attendant, il va faire remettre en liberté l'oncle Fouchard, et il n'aura pour sa peine qu'une tasse de thé, sucrée de ma main."

Commentaire: La présence de thé dans ce roman de guerre correspond bien à son image de boisson féminine et séductrice. C'est dans l'atmosphère chaleureuse du thé matinal que capitaine Prussien tombe amoureux de son hôtesse. Elle le laisse faire sa cour, lui fait miroiter un peu d'espoir afin d'obtenir des services et des faveurs, mais il doit se contenter d'une tasse de thé, sucrée par la jeune femme. 

Passons à la boisson la plus en phase avec ce roman de guerre et de mort: le sang! 

Partie 3, Chapitre 1
"Et un vol noir de corbeaux s'envola avec des croassements ; et, déjà, des essaims de mouches bourdonnaient au-dessus des corps, revenaient obstinément par milliers, boire le sang frais des blessures."

Commentaire: J'ai mis le sang dans la catégorie métaphorique, car ce n'est pas une boisson humaine, mais la boisson des mouches sur le champ de bataille. Ce détail permet de renforcer encore le sentiment d'horreur face aux conséquences de la guerre.

Partie 3, Chapitre 8
"Ah! tonnerre de Dieu! j'étais donc soûl, que je ne t'ai pas reconnu, oui! soûl comme un cochon, d'avoir déjà trop bu de sang!"

Commentaire: Jean se rend compte que l'homme qu'il vient de percer avec sa baïonnette est son ami, Maurice. Il explique son geste stupide par l'ivresse du combat. Ici le sang est bien une métaphore pour expliquer que plus on tue, plus on veut tueur, comme un cochon qui ne s'arrête jamais de manger tant qu'il n'a pas vidé sa gamelle. 

La prochaine citation ne contient pas de boisson, mais l'absence accrue de boisson, la soif! J'ai voulu l'inclure dans cette analyse, car ce sentiment naturel décrit l'angoisse du soldat lors du combat.

Partie 2, chapitre 7
"C'était la peur, l'horrible peur, contagieuse, irréstistible. De nouveau, une grande soif les brûlait, une insupportable sécheresse de la bouche, une contraction de la gorge, d'une violence douloureuse d'étranglement. Cela s'accompagnait de malaises, de nausées au creux de l'estomac : tandis que des pointes d'aiguille lardaient leurs jambes. Et, dans cette souffrance toute physique de la peur, la tête serrée, ils voyaient filer des milliers de points noirs, comme s'ils avaient pu, au passage, distinguer la nuée volante des balles.

Commentaire: Le génie littéraire de Zola est d'arriver à nous dégoûter de la guerre par sa description précise de ce que ressentent les soldats tandis que les balles volent autour d'eux. Cette soif va d'ailleurs se prolonger après la bataille, car les cours d'eau sont pollués par le sang et le corps des tués qui y flottent.    
Je ne résiste pas à vous citer ce passage acerbe sur Napoléon III où il est aussi question d'une boisson symbolique pour l'empereur.

Partie 1, chapitre 3
"Et cet empereur misérable, ce pauvre homme qui n'avait plus de place dans son empire, allait être emporté comme un paquet inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes, condamné à trainer derrière lui l'ironie de sa maison impériale, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, des fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne, toute la pompe de son manteau de cour, semé d'abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite."


J'aime aussi beaucoup ce portrait de Rochas, un soldat français de carrière.

Partie 2, Chapitre 7
"Son grand corps maigre, sa longue figure osseuse, au nez busqué, tombant dans une bouche violente et bonne, riait d'une allégresse vantarde, la joie du troupier qui a conquis le monde entre sa belle et un bouteille de bon vin."

Le portrait le plus flatteur est celui de Jean Macquart, personnage principal de ce roman et de La Terre: Mais si cela correspond bien à Jean, cela ne correspond pas à la plupart des personnages de La Terre!

Partie 2, Chapitre  8
"Il était du vieux sol obstiné et sage, du pays de la raison, du travail et de l'épargne."

Conclusion: Les boissons reflètent bien l'histoire: le vin qui donne du courage et nourrit le soldat, le café qui réveille des pauvres soldats pour le combat, l'eau de la pauvreté totale des soldats battus et l'eau-de-vie qui saoule les moins vaillants.

N'ayant pas eu tant de boissons à analyser, j'ai remarqué la présence insistante d'un adjectif en particulier, mis à l'honneur par Victor Hugo dans son poème Expiation, partie II: 
"Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine!"
La liste n'est pas exhaustive, puisque je ne l'ai commencée qu'après avoir remarqué combien Zola aimait utiliser 'morne' dans La Débâcle"
Œil morne... ciel morne... air silencieux et morne... allure morne et indifférente... campagne ardente et morne...de mornes chevaux, morne accablement, Bazeilles vide et morne... vision morne...lisière des bois restait morne... artillerie inutile et morne... mornes journées... paix morne... Paris morne... morne dévastation... tristesse morne... morne déroulement... village morne... écrasement morne... il resta morne... ciel d'une tristesse morne, sentinelles mornes...
J'ai choisi d'illustrer cet article par des images d'un Chaxi du style de la dynastie Song. Le plus important livre de thé de cette méthode fut écrit par l'empereur Song Huizong. Il est aussi connu pour son amour des arts, la création d'un style de calligraphie très fin. Mais il les Chinois le connaissent surtout pour l'immense débâcle militaire face aux Yuan qui lui coûta sa liberté, sa vie et la moitié de la Chine. En 1870, la France ne perdit que l'Alsace et une partie de la Lorraine.