Tuesday, March 31, 2026

Les boissons dans Le Rêve d'Emile Zola


 
Le Rêve est un livre bien plus court que les autres dans la saga des Rougon-Macquart. Il s'agit bien plus d'un conte que d'un roman réaliste. Cette histoire est très proche de la Belle au Bois dormant ou de Cendrillon, mais avec un fond explicitement chrétien et miraculeux. Cela se reflète dans un nombre de boissons très faible et très différent de ce que consomment les personnages habituels de Zola. Ainsi, il n'y a que 15 mentions de boissons dont un seul alcool (le vin) et deux métaphores.

Ainsi, la boisson la plus mentionnée est l'eau (5 fois). Elle est 'pure', 'glacée' ou 'bénite'. Puis, nous avons 3 'café au lait' et 2 'lait'. Cette boisson lactée semble résonner avec la couleur blanche omniprésente à la fin du roman pour souligner la virginité d'Angélique, l'héroïque orpheline.

Il y a 2 boissons mortelles, mais inoffensives grâce aux interventions divines:

Chapitre 2
"Un continuel miracle d'ailleurs les protège. Ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison et n'en est pas incommodé. (...) Ils boivent le plomb fondu, comme de l'eau glacée."

Commentaire: Ces boissons montrent la puissance des forces invisibles. Angélique lit et relit les histoires des saints de l'église et croit sincèrement et naïvement aux miracles énumérés.


La première métaphore apparait au troisième chapitre:
"Puis, comme elle avait levé la tête, elle parut boire dans une longue aspiration tout le printemps qui entrait."

Commentaire: Angélique ne sera pas encore majeure à la fin de l'histoire. Zola souligne sa jeunesse et son innocence avec cette métaphore. 


La seconde métaphore nous offre la clé du livre:

Chapitre 4
"Qui sait ce qu'elle serait devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute ; tandis qu'elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin béni. N'était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu'elle savait par cœur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-delà mystique où elle baignait, ce milieu de l'invisible où le miracle lui semblait naturel, de niveau avec son existence quotidienne?"

Commentaire: Angélique est la fille abandonnée par Sidoniie. Rougon, personnage assez antipathique de la Curée. Pour arriver à échapper à son destin, son hérédité, il faut la foi et une intervention miraculeuse. Zola articule tout cela de manière magistrale dans les deux derniers chapitres.
Le thé est logiquement absent de cette histoire d'amour, car sa présence aurait été anachronique, vu que toute l'histoire se déroule dans une atmosphère très vieille France.

Ce conte d'amour chaste convient très bien à l'atmosphère religieuse de la semaine sainte. D'ailleurs, on assiste quasiment à une résurrection si bien amenée qu'elle ne laissa pas mes yeux secs! Et cela débouche sur un mariage avec un prince, comme il se doit, et c'est pourquoi j'ai pris cette jarre de double bonheur, le symbole marital chinois.

Angélique fut recueillie par une famille de brodeurs dont la maison jouxte la cathédrale de Beaumont. La famille brode de chasubles et autres accessoires ecclésiastiques pour les prélats. C'est pourquoi j'ai pris ce dessin de la cathédrale de Strasbourg pour illustrer mon Chaxi. Et mon Chabu est une ceinture de kimono brodée de fleurs dans des tons très moyenâgeux qui font écho à l'ambiance du conte. La théière blanche de Chine vient de DeHua et date de la fin de la dynastie Ming (seizième siècle). Cette blancheur et l'élégance naturelle du bec en forme de cygne renvoient à la chasteté d'Angélique.

Si seulement il existait un thé nommé 'Dame Blanche'! En fait, c'est une traduction possible de cette variation de Beauté Orientale appelée 'Bai Mei Ren' (blanche beauté) par mon fermier de San Hsia qui ne fait pas que du BiLuoChun vert!


Friday, March 13, 2026

Les boissons dans La terre d'Emile Zola

"La terre" est le roman du monde agricole de la saga des Rougon-Macquart. C'est aussi le roman le plus immoral où toutes les ignominies imaginables sont commises: la paresse, l'ivresse, le concubinage, le cocufiage, la prostitution, la mécréance, le blasphème, le vol, le viol, l'inceste, le meurtre, le parricide, le sororicide! Il est presque rassurant de constater que le thé n'est aucunement associé à ces horreurs, puisqu'il n'en est pas du tout question dans ce roman.

La majorité des 163 mentions de boissons sont des alcools (96 mentions). Le vin arrive en tête avec 53 mentions. Zola emploie 8 fois 'litre', 3 fois 'coup', 2 fois 'canon' et une fois 'piquette' comme synonymes de vin. L'eau-de-vie revient 12 fois, le cognac 3, le punch 3, le cidre 3, la bière 2 fois , le marchand de vin 2 fois, le rhum 2 fois et le bordeaux et la chope 1 fois.
Le café est la boisson non alcoolisée la plus bue avec 28 mentions, devant l'eau (19), le lait (7), le sang (3)! Puis, ces autres boissons ne reçoivent qu'une mention: le tilleul, le sirop de groseille, l'eau de Seltz. Et, en plus du sang, on trouve de nombreuses boissons métaphoriques: l'argent, la vie, la terre, le saint-frusquin, quelques écus, la fécondité et le soleil. 
La première place du vin dans cette France rurale s'explique par le fait que ces fermiers de la Beauce en produisent un peu, surtout pour leur consommation personnelle ou celle de leurs animaux chapardeurs. L'âne saoul est probablement le passage le plus drôle du roman! La Grande, la sœur du père Fouan, donne aussi l'occasion de rire avec son vin 'chasse-cousin'. Cette misanthrope avare garde une bouteille particulièrement acide et exécrable pour 'régaler' sa famille afin qu'ils ne déguerpissent rapidement.
En l'absence de thé, concentrons-nous sur les boissons métaphoriques. Voyons ce qu'il en est du 'sang' qui revient trois fois:

Partie I, chapitre 2

"Mais, sous l'opiniâtreté froide qu'il montrait, une colère grandissait en lui, devant l'enragement de cette chair, qui était la sienne, à s'engraisser de sa chair, à lui sucer le sang, vivant encore."

Commentaire: Il s'agit bien d'un emploi métaphorique. Le père Fouan est en colère contre son fils Buteau, car ce dernier refuse de payer un loyer pour les terres de son père. Ce dernier est trop vieux pour les exploiter à leur plein potentiel et se trouve obligé de passer la main à ses trois enfants. La retraite des vieux agriculteurs dépendait fortement de la génération en activité. On voit qu'au XIXe siècle, les enfants n'étaient pas très tendres avec leurs parents. Mais c'était déjà le cas à la génération de Fouan. Il avait traité son père de manière similaire, car un domaine partagé en trois rapporte juste de quoi survivre.

Partie IV, chapitre 5

" - Ah! salope, tu es venue voir avec ton salop... Eh bien ! tu vois notre peine, c'est comme si tu nous buvais le sang...Voleuse, voleuse, voleuse!"

Commentaire: C'est par ces mots que Lise insulte sa sœur Françoise qui vient, avec son mari Jean, prendre possession de la maison familiale et en expulser Lise et Buteau. Cette seconde utilisation du mot sang sert à montrer que pour ces fermiers qui vivent de la terre, cette terre et la maison qui se transmettent à chaque génération font partie de leur sang, de leur être.

Partie V, chapitre 6

"Les gens étaient trop canailles, ça le soulageait, l'espoir de démolir des Prussiens; et, puisqu'il n'avait pas trouvé la paix dans ce coin, où les familles se buvaient le sang, autant valait-il qu'il retournât au massacre."

Commentaire: Dans ce dernier chapitre de l'histoire, Jean, originaire de Provence et ancien soldat, préfère retourner dans l'armée pour se battre avec l'ennemi Prussien, plutôt que de se venger des fermiers de la Beauce! Ici, le mot sang renvoie aux deux autres mentions que nous avons relevé dans le roman, mais aussi à toutes ces histoires de convoitise de la terre.

Plus classique, l'argent est aussi une boisson métaphorique dans ce roman:

Partie III, chapitre 2

"Je vous dis qu'il a mon argent. Je l'ai senti, je l'ai entendu sonner dans sa poche, à ce gueux! Mon argent que j'ai sué, mon argent qu'il va boire !"

Commentaire: Buteau ne supporte pas que ses parents aient donné une partie du loyer qu'il leur paie à son frère Jésus-Christ, car ce dernier va se saouler avec cet argent. Cela lui donnera le prétexte d'arrêter de leur payer ce loyer!

Partie IV, chapitre 3

"Et puis on la vendra, on a bien vendu mon patron Jésus-Christ; et, s'il nous revient quelques écus, on les boira donc, v'là la vraie sagesse!... Ah! mon Dieu, on a le temps d'être mort et de l'avoir à soi, la terre!"

Commentaire: Buteau a raison concernant son frère Jésus-Christ. Cet ivrogne veut profiter de son héritage terrien pour le vendre et boire à l'aide de ces écus obtenus par la vente de ses lopins de terre. 

Partie IV, chapitre 3 (quelques lignes plus haut)

"Et tout ça, parce que tu l'as bue, la terre, sacré jean-foutre de noceur, salop, cochon!"

Commentaire: Boire la terre ou l'argent (de la terre) revient au même. Pour un paysan, c'est immoral de consommer son épargne.

Partie III, chapitre 4

"Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu'un vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de somme, qui va choir et mourir."

Commentaire: Image classique: boire la vie signifie se rapprocher de la mort.

Partie IV, chapitre 1

"- Ah! Si ma garce de femme, avant d'en crever, n'avait pas bu tout mon saint-frusquin, à mesure que je le gagnais, c'est moi qui aurais décampé de la ferme, pour ne pas y voir tant de saletés!..."

Commentaire: L'expression imagée 'boire son saint-frusquin' signifie dépenser tout son argent ou ses biens jusqu'à ne plus rien posséder.
 
Partie V, chapitre 1

"C'est la grande ville qui rendait aux champs la vie qu'elle avait reçue. Lentement, le sol buvait cette fécondité, et de la terre gorgée, engraissée, le pain blanc poussait, débordait, en moissons géantes."

Commentaire: Il est question des égouts dont les excréments servent d'engrais pour la terre. Pour Zola, toutes les vérités, même les plus dégueulasses, sont bonnes à dire dans ce roman.
Partie V, chapitre 2

"Souvent, il s'oubliait l'après-midi entière au bout d'une poutre, accroupi, à boire le soleil. Une hébétude l'immobilisait, les yeux ouverts."

Commentaire: Le seul plaisir qui reste au vieux père Fouan est de se sentir la chaleur du soleil de l'après-midi sur son visage.

Conclusion: Dans ce roman, l'alcool enivre guère les paysans, et le sexe ou l'amour ne déclenche pas de grandes passions. C'est la possession de la terre qui les anime! Au dernier chapitre, Jean en arrive à la conclusion: "sale race, que ces paysans!" Les boissons sont peu variées dans ce roman, mais elles jouent tout de même un rôle important. Le vin est très présent dans la vie quotidienne des fermiers de la Beauce. Et pour le frère de Buteau, sa vie consiste à transformer chaque sou en boisson et en ivresse! Parmi les boissons sans alcool, on boit presque autant d'eau que de café. C'est un signe de la grande pauvreté de ce milieu agricole. 
J'ai dégusté ce puerh cru de vieux arbres des années 1970 pour illustrer ce livre. Je voulais la dimension des odeurs de terre, l'ivresse, mais aussi la passion du puerh. Et ce Chabu est composé de 3 carrés qui renvoient aux 3 enfants de Fouan: Buteau, Jésus-Christ et Fanny qui se sont partagés la terre équitablement.