L'Argent est le roman de Zola sur la Bourse, les dettes personnelles et la spéculation. Cette histoire d'une introduction en bourse d'un business qui promet d'immenses profits en connectant le monde par des nouveaux moyens de transport (le rail et les navires à vapeur). Saccard (cf. La Curée) est le génial visionnaire de l'ingénierie financière qui va permettre de lever des millions. En ces temps d'introduction de Space X, la lecture de ce roman rappelle que les belles histoires ne font pas les meilleurs investissements. Cette histoire ne dénonce pas que la spéculation boursière (qui enfreint les lois), mais aussi les lourdes dettes de particuliers, soumis à des intérêts exorbitants. Mais ces excès de la finance ne conduisent pas à des excès dans la consommation d'alcool. Les boissons sans alcool sont le plus mentionnées (22 fois).
Etonnamment, la première boisson sans alcool de L'Argent est le lait (8 mentions), suivi par le café (6 mentions, mais toujours comme lieu pas comme boisson), l'eau (5 mentions dont une eau de Vichy), le thé (2 mentions) et les tisanes (1 mention). Toutefois, la première boisson du roman est le vin (10 mention) dont 1 pot-de-vin! Puis on a des vins en particulier: le bordeaux, le bourgogne, l'absinthe (avec 2 mentions chacun), l'alcool (2 mentions), le champagne et la bière (1 mention chacun).
Et nous avons 4 boissons métaphoriques: l'argent (2 fois), splendeur et jouissance, et chiffre (1 fois chacun).
En tout, nous avons donc 46 boissons dans cette histoire.
Comparés aux Français de leur époque, ces financiers sont peu buveurs d'alcool. Ainsi, au chapitre 1, nous apprenons que "Gundermann (...), le banquier roi, le maitre de la Bourse et du monde, un homme de soixante ans (...) souffrant depuis vingt ans d'une maladie d'estomac, il ne se nourrissait absolument que de lait."
Chapitre 2
A propos de la princesse d'Orviedo, "Encore quelques années de ce train (de charité), et elle serait ruinée, sans avoir réservé même la petite rente nécessaire au pain et au lait dont elle vivait maintenant."
Commentaire: Le paradoxe de ces riches, c'est qu'ils ne goûtent pas aux plaisirs du boire et du manger. Le banquier semble avoir un ulcère causé par son stress et la princesse vit chichement pour expier les crimes de son mari qui ont permis d'accumuler sa fortune.
Chapitre 2
"La comtesse de Beauvilliers, (...) lorsqu'elle était devenue veuve, avec un garçon de vingt ans et une fille de dix-sept, au milieu de l'écroulement de sa maison, la comtesse s'était raidie dans son orgueil nobiliaire, en se jurant qu'elle vivrait de pain et d'eau plutôt que de déchoir."
Chapitre 7
"La comtesse se promettait une robe vraiment neuve, rêvait de donner quatre diners par mois, l'hiver, sans se mettre pour cela au pain et à l'eau pendant quinze jours."
Commentaire: La sobriété de la comtesse est souvent subie. Sa pauvreté et ses rêves vont la rendre réceptive au rêve de l'enrichissement par la spéculation.
Chapitre 5
"Et, quand il remontait près de madame Caroline, c'était pour un repas plus copieux que celui de onze heures, des poissons fins et du gibier surtout, avec des caprices de vins qui le faisaient diner au bourgogne, au bordeaux, au champagne, selon l'heureux emploi de sa journée."
Commentaire: Saccard est un gastronome. Son appétit pour les bons vins est réel et préfigure de son appétit de la vie.et du pouvoir.
Intéressons-nous maintenant aux deux mentions de notre boisson favorite.
Chapitre 3
"- Et Chuchu, vous l'avez menée à Mabille?
- Ma foi, non! c'est trop cher. Nous sommes rentrés, nous avons fait du thé."
Commentaire: Cette remarque tombe lors d'une conversation qui concerne la gent féminine. Le thé fait partie de leur univers.
Chapitre 8
"Dans des coins de boudoir, aux diners de gala, derrière les jardinières en fleur, à l'heure tardive du thé, jusqu'au fond des alcôves, il y avait des créatures charmantes, d'une câlinerie persuasive, qui catéchisait les hommes: "Comment, vous n'avez pas de l'Universelle? Mais il n'y a que ça! achetez vite de l'Universelle si vous voulez qu'on vous aime!""
Commentaire: Le lien entre les femmes, l'amour et le thé est explicite dans ce passage. Zola montre aussi que la réussite financière est la base de la réussite amoureuse.
Les 4 métaphores de boisson sont particulièrement intéressantes pour comprendre le roman, puisque deux d'entre elles sont l'argent, le titre du livre!
La première métaphore apparait au deuxième chapitre:
"Se battre, être le plus fort dans la dure guerre de la spéculation, manger les autres pour nepas qu'ils vous mangent, c'était, après sa soif de splendeur et de jouissance, la grande cause, l'unique cause de sa passion des affaires."
Chapitre 4
"Mais elle (la comtesse d'Orviedo) refusa nettement d'être de l'affaire, elle entendait rester fidèle au serment qu'elle avait fait de rendre ses millions aux pauvres, sans jamai plus tirer d'eux un centime d'intérêt, voulant que cet argent du jeu se perdit, fut bu par la misère, comme une eau empoisonnée qui devait disparaitre."
"D'ailleurs, les actionnaires n'écoutaient pas. Quelques dévots, Maugendre et autres, les petits qui représentaient une voix ou deux, buvaient seuls chaque chiffre, au milieu du murmure persistant des conversations."
Commentaire: Lors de l'assemblée générale, au lieu de boire les paroles, certains actionnaires boivent les chiffres des profits! L'expression est originale et montre la fascination, l'envoutement de certains petits investisseurs.
Chapitre 9
"A la Bourse, les jours de catastrophe, on dirait que le sol boit l'argent, il s'en égare, il en reste un peu à tous les doigts."
Commentaire: La chute du titre est brutale. Toute la valeur disparait, sauf pour ceux qui ont parié sur la baisse du titre. Eux s'enrichissent. Ici, il est surtout intéressant de noter que Zola transforme une fois de plus le sujet de son roman en boisson.
Pour illustrer cette histoire de richesse et de spéculation , j'ai créé ce Chaxi de
mon puerh de vieux arbres, le thé dont les prix s'envolent dans les enchères publiques. Mais le puerh est aussi le thé de la bulle du puerh, dont les prix s'effondrent quand la qualité du produit est mal jugée. Et je l'ai préparé avec une théière en argent, dorée, d'un maitre japonais sur un Chabu de vieux tissus cousus par ma mère.