Thursday, August 02, 2012

Jouer aux antiquités

Pour bien comprendre n'importe quel art ancien, on se tourne en premier vers les musées (prestigieux) aux meilleures collections. Pour l'art chinois, le Musée du Palais National de Taipei est d'habitude la référence, car il contient les trésors de la Cité Interdite. Or, si l'on y trouve très peu de théières Yixing, c'est car elles étaient entreposées dans les cuisines et n'étaient pas considérées comme des oeuvres d'art, mais des accessoires quotidiens. C'est pourquoi, l'armée nationaliste n'a pas jugé important de les protéger des armées nippones, puis communistes. Aussi, on les trouve dans la collection de Pékin et non dans le musée de Taiwan. Ainsi, le livre ci-dessus est consacré à cette collection et nous montre 80 théières (dont 3 paires) de la dynastie Qing. C'est un peu comme la bible de tout amateur de théière Yixing. Leur étude permet de discerner la différence entre l'ancien et le neuf, par exemple.

Pour ce qui est des prix de vieilles théières, on fait comme pour le marché de l'art. On consulte les prix des salles d'enchères comme celle-ci, par exemple. Mais on se doit d'exercer beaucoup de prudence, car les imitations sont particulièrement nombreuses dans le marché des théières. (Note: cela atteint un tel point que de nombreux acheteurs préfèrent payer très cher pour des pièces modernes -et laides!- de maitres encore en vie, car ceux-ci donnent un certificat d'origine!)

Mais revenons plutôt aux théières impériales! Je me suis amusé à compter celles en duanni, glaise jaunâtre. On en trouve 16 (sur 80). -Les plus nombreuses sont les zisha pourpres (leur comptage est plus difficile, car la couleur de certaines est parfois incertaines avec l'âge.)

On trouve aussi 9 théières Yixing avec une anse au-dessus de la théière, dont 4 duanni avec une telle anse (voir la photo ci-contre). Ce genre d'anse s'appelle 'Ti Liang' en chinois. De nos jours, on en fait très peu, car elles sont plus difficiles à réaliser et cuire. Sur les photos, on pourrait penser que ce sont des grandes théières, mais si fait attention aux dimensions, on remarque qu'elles sont aussi petites que nos théières actuelles!

Pour mon anniversaire qui approche et pour mieux comprendre l'attrait des vieilles théières, je me suis laissé tenter par cette théière ci-dessous. Je lui trouve un charme classique évident.

Sur sa face gauche, on voit représenter 3 formes de sapèques (monnaies anciennes chinoises). On reconnaitra facilement la pièce ronde avec le trou carré au milieu, symbole de l'union du ciel et de la terre. 
Il est très probable que cette théière fut commandée par un client fortuné, et que celui-ci demanda la gravure de ces pièces comme symbole de sa richesse. Mais on peut aussi y voir le symbole plus subtil de la valeur, fondée dans l'ancien, donc la culture. Ou bien que toutes les richesses valent le bonheur d'une bonne coupe de thé. Quoiqu'il en soit, j'y trouve une connexion avec ma formation financière et mon intérêt pour la théorie économique. Cette passion est encore plus ancienne que celle du thé! Et avec la crise de l'Euro (et de la plupart des monnaies 'papier'), cette question de la valeur monétaire/financière reste bien présente dans notre vie actuelle.
La seconde face comporte un petit poème de 8 caractères. Ce genre de composition est aussi courant dans la collection du musée de Pékin. Cette face est plus claire, et l'examen du bas de la théière montre que le dégradé de couleur est progressif. Il s'agit donc de  l'impact du feu de la cuisson. Cette théière a subi une très haute température et c'est presque un miracle qu'elle ne soit pas cassé. Cela lui donne une personnalité en plus (et la haute température est une bonne chose pour l'infusion du thé).  
La marque Wu De Sheng est celle d'une firme qui exista de 1916 à 1939. Elle avait même une filiale au Japon! Son modus operandi était notamment de faire des théières individuelles, à la commande. La calligraphie et le dessin étaient alors réalisés par des artisans différents de celui qui fait la théière. A chacun son savoir-faire! 
"Le printemps retourne
Dans notre petit massif montagneux
Le destin nous sourit
Dans un bonheur radieux"

(Ma traduction très libre de ce petit poème.) On y trouve les thèmes chinois et universels du printemps et de la nature. Ressentir ces deux sensations -avec une coupe de thé-, et se représenter ce bonheur, c'est jouir de la vie totalement et infiniment.

La possession ne confère aucune jouissance des sens. Le plaisir vient de son utilisation. Je joue donc aux antiquités (c'est le titre de ce célèbre tableau Ming) avec cette théière duanni. Je l'utilise avec différents Oolongs et les résultats me surprennent parfois. La différence avec d'autres théières modernes est faible et grande à la fois. Tout dépend de la sensibilité de chacun aux variations du thé. Et cela dépend aussi de la réussite de l'infusion. Une bonne vieille théière n'est pas une garantie.

Mais pour moi, cette théière, digne d'un musée, ajoute autant un plaisir esthétique, culturel que gustatif à mes Cha Xi.

12 comments:

Kim Christian said...

What a great pot !! Good find !!

Stephane said...

Thanks, Kim!

charlotte billabongk said...

Cette théière a vraiment un charme fou! Et puis, cela fait quelque chose de pouvoir utiliser une pièce chargée d'une histoire. Elle apporte surement une dimension particulière aux infusions.

L'ouvrage sur les théières de Yixing impériales à l'air vraiment intéressant. Où peut-on le trouver?

Très bel article. Merci.

Stephane said...

Merci Charlotte,
Et celle-ci te plairait tout particulièrement, car la glaise duanni donne de super résultats avec le thé vert chinois. (J'ai déjà pu l'essayer avec du Long Jing et du Bi Luo Chun).

Sinon, cet ouvrage est imprimé à Taiwan, mais on peut le trouver dans ma sélection (tout en bas)!

Gr3e said...

Stéphane, ne trouves-tu pas que la recherche de l'ustensile va à l'encontre de la pureté du moment de rencontre entre soi et le thé ?

Quand je lis pas mal de blogs, parfois l'on a l'impression que le choix du thé est fonction du choix de la théière que l'on veut utiliser.
Que l'on se prive de certaines gammes de thés pour avoir un ustensile "digne" de telle ou telle famille, quitte à se passer d'une autre famille de thé.

Certes l'esthétisme et l'âme dans la préparation du thé est importante et même prépondérante mais cette passion pour les objets ne va-t-il pas à son encontre ?

Stephane said...

L'ustensile reste au service du thé, je suis d'accord avec toi.

Aussi, pour reprendre ma comparaison avec la conduite automobile (de mon article précédent), je pense qu'on ne conduit pas une Porsche juste après avoir décroché le permis! Il faut aussi savoir rester en phase avec son apprentissage et y aller petit à petit. (Pendant 5 ans, j'ai presque exclusivement utilisé un gaiwan!)

Je recommande aussi de ne pas faire de grande collection d'ustensiles, mais de se concentrer sur la qualité. Or, mieux on connait le thé, mieux on saura apprécier quel accessoire améliore le plus le thé.

Mais il n'est pas possible de faire de thé sans accessoire, alors, il est donc normal, je trouve, de vouloir trouver ceux qui ajoutent le plus à l'expérience.

Gr3e said...

Sans accessoire certes pas mais un gaiwan reste neutre, on boit le thé tel quel, avec ses qualités, ses défauts, tel que récolté et pensé par l'exploitant.

J'ai l'impression de gommer d'amplifier et de travestir avec de la terre ... J'espère évoluer sur ce point peut être plus tard mais à l'heure actuelle cela me cause de grandes difficultés. Je n'ai pas l'impression de boire le même thé et cela me dérange :p

Stephane said...

Peut-être est-ce parce que tu n'as pas encore trouvé de glaise adéquate?... Il est vrai que la bonne qualité ne court pas les rues!

Tanta Meno said...

Très intéressant, vraiment. Je possède une théière moderne en glaise rouge(15 cl) de forme carré avec une anse du même style que la tienne. Je ne l'utilise pas beaucoup car je trouve cette anse peu pratique. Qu'en penses-tu ? Merci.

charlotte billabongk said...

O.K, merci.

Stephane said...

Tanta Meno,
Cette anse demande qu'on verse de biais. Mais sinon, je ne vois pas trop d'inconvenients. La soulever est plus simple et a une certaine elegance.

David said...

Je suis exactement sur la même longueur d'onde que toi Gr3e. J'ai les mêmes interrogations, les mêmes doutes sur le résultat par rapport aux terres. Aussi je pratique la porcelaine à outrance pour le moment, avec bonheur.

Et même si cette phase devait durer, ce ne serait pas dramatique. On verra dans cinq ans ! ;-)