Après 'Le rêve' qui constituait une interruption originale dans la saga, "La Bête Humaine" nous ramène à la violence et surtout au crime, au crime passionnel et au crime congénital. Dans ce roman, les boissons apparaissent 48 fois. Les boissons alcoolisées ont 23 mentions, les boissons non alcoolisées en ont 21 et il y a 5 métaphores. La boisson la plus mentionnée est le café (15 mentions), mais c'est surtout qualifié un lieu (12 fois). Aussi, la palme de la boisson la plus bue revient au vin (12 mentions), puis à l'eau-de-vie (5 mentions). Ensuite, nous avons l'eau (5 mentions) dont une eau ferrée, 2 'malaga', 2 'souffle' et une mention pour 'train', 'alcool', 'âme', 'rhum', 'cidre' et 'lait'.
Mais il n'y a pas une goutte de thé dans ce roman criminel. Le thé adoucit les mœurs et il est donc normal d'en trouver l'ombre du infusion. Le café (noir) ou les alcools (vin et eau-de-vie) vont mieux avec cet univers violent.
Voyons les métaphores dans leur ordre (quasi) chronologique.
Chapitre 2, page 60
"Et, depuis de longues minutes, il battait les pentes, lorsqu'il aperçut devant lui l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel. Un train montant s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par la terre, une longue secousse dont le sol tremblait."
Commentaire: Cette métaphore d'un train entrant dans un tunnel permet de mettre en relief un lieu de crime et un personnage très important du roman, le train.
Page 61 nous livre une autre clé de lecture de ce roman.
"Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d'eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d'alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu'il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d'ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois."
Commentaire: L'origine de cette envie de meurtre serait donc héréditaire et causée par les alcools forts qui ne font pas que des ravages chez ceux qui la boivent (cf L'Assommoir), mais aussi parmi leur descendance.
Chapitre 6, page 144
"Mais, un samedi qu'une averse brusque les forçait à s'y réfugier, elle s'était obstinée à rester debout, n'abandonnant toujours que ses lèvres, dans des baisers sans fin. Elle ne mettait pas là sa pudeur, elle donnait à boire son souffle, goulûment, comme par amitié."
Commentaire: Jolie métaphore du baiser passionné, mais platonique: "boire son souffle".
Chapitre 7, page 175
"; et, d'un joli mouvement silencieux, elle renversa la tête, offrant ses lèvres, et lui se pencha, colla sa bouche à la sienne, en un baiser profond et discret. Leurs yeux s'étaient fermés, ils buvaient leur souffle."
Commentaire: En reprenant la même expression, Zola montre une progression dans la relation entre Séverine et Jacques. Maintenant, ils boivent mutuellement leur souffle.
Chapitre 6, page 145
"Sa guérison, chaque jour, lui paraissait plus certaine, puisqu'il l'avait tenue des heures à son cou, que sa bouche, sur la sienne, buvait son âme, sans que sa furieuse envie se réveillât d'en être le maitre en l'égorgeant."
Commentaire: Au lieu de souffle, Zola utilise ici la métaphore de 'boire son âme' pour décrire les baisers passionnés de Jacques. L'âme n'est-elle pas le 'souffle' de la vie pour un romancier naturaliste et matérialiste? Avec cette petite allusion quasi religieuse se pose la question si Jacques peut être sauvé par l'amour (d'une femme) ou s'il est condamné par les (mauvais) gènes de sa race.
Chapitre 11, page 265
"Une épouvante le glaça, il se demandait ce qu'il faisait, à s'attarder ainsi dans cette chambre. Il avait tué, il était gorgé, repu, ivre de l'effroyable vin du crime."
Commentaire: Pour le criminel, l'acte est un vin qui l'enivre. Zola décrit là la psychologie d'un tueur en série. Tuer est comme un besoin naturel contre lequel il passe son temps à résister. Pour Zola ce déterminisme biologique est plus fort que l'amour. Il souligne cette idée par le meurtre de Séverine par son amant Jacques.
Concernant les boissons, j'ai noté que les vins sont six fois blancs, mais jamais rouges dans cette histoire. La raison est probablement due au lieu de l'histoire, dans le nord de la France. Et il est aussi intéressant de noter qu'une eau est ferrée:
Chapitre 2, page 55
"Mais son homme s'étant levé pour lui donner son eau ferrée, oubliée par Flore, une carafe où trempaient des clous, elle n'y toucha pas."
Commentaire: L'utilisation d'une tetsubin en fonte sert la même fonction que d'ajouter des clous (souvent rouillés) dans son eau: ajouter un peu de fer à l'eau afin d'en améliorer le goût ou bien pour combattre un carence. L'eau ferrée est plus connue encore par son synonyme, l'eau ferrugineuse, grâce au sketch de Bourvil!
Pour illustrer ce roman, j'ai choisi ce Baozhong torréfié. Tout comme le chemin de fer, le Baozhong est une invention de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est donc contemporain de cette époque et sa torréfaction traditionnelle au charbon me rappelle les locomotives qui roulaient avec ce carburant. Issu du nord de Formose, un Baozhong torréfié convient bien à une journée pluvieuse et froide comme il y en a beaucoup dans ce roman noir. Et, surtout, mon Baozhong apporte une note douce à cette histoire.









