Wednesday, August 05, 2026

Les boissons dans La Débâcle, d'Emile Zola

Le roman La Débâcle est celui de la guerre de 1870 contre la Prusse et celui de la guerre civile par la Commune à Paris. C'est un des romans les plus longs de la saga avec plus de 430 pages dans mon édition (Bouquins). Cette guerre signe la fin du règne de Napoléon III et Zola aurait pu achever sa saga des Rougon-Macquart avec ce livre, puisque sa fresque voulait peindre Second Empire au  travers d'une famille. Mais il reste encore un roman, Le Docteur Pascal, pour conclure sur cette famille au centre de son histoire de la France.

Dans La Débâcle, les alcools sont un peu plus mentionnés (66 fois) que les boissons sans alcool (58 fois) ou les métaphores (3). La boisson la plus mentionnée dans cette histoire qui se passe en Alsace, à Sedan et à Paris est le vin (42 mentions dont 6 fois blanc). La seconde boisson est le café (32 mentions dont 4 fois le lieu et 3 fois au lait) et en troisième l'eau (14 mentions).Dans alcools, on a aussi 10 mentions d'eau-de-vie, 3 de champagne, de cognac, 2 mentions d'alcool, et 1 mention de grog, de bordeaux, de bourgogne, de chopine, de pousse-café et de sirop d'opium (rangé dans les alcools pour ses propriétés d'altération des sens). Dans les boissons sans alcool, on trouve aussi 4 mentions de bouillon, 3 mentions de lait, 2 mentions de demi-tasse (de café) et de thé et une fois quelque chose de chaud! Finalement, parmi nos 3 métaphores, on a deux fois le sang et une fois la soif.

Commençons par notre boisson favorite, le thé:

Partie 3, Chapitre 6
"Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M. de Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquettait avec lui comme faisait autrefois, à Charleville, avec les amis du capitaine Beaudouin."
(...)
"- En attendant, il va faire remettre en liberté l'oncle Fouchard, et il n'aura pour sa peine qu'une tasse de thé, sucrée de ma main."

Commentaire: La présence de thé dans ce roman de guerre correspond bien à son image de boisson féminine et séductrice. C'est dans l'atmosphère chaleureuse du thé matinal que capitaine Prussien tombe amoureux de son hôtesse. Elle le laisse faire sa cour, lui fait miroiter un peu d'espoir afin d'obtenir des services et des faveurs, mais il doit se contenter d'une tasse de thé, sucrée par la jeune femme. 

Passons à la boisson la plus en phase avec ce roman de guerre et de mort: le sang! 

Partie 3, Chapitre 1
"Et un vol noir de corbeaux s'envola avec des croassements ; et, déjà, des essaims de mouches bourdonnaient au-dessus des corps, revenaient obstinément par milliers, boire le sang frais des blessures."

Commentaire: J'ai mis le sang dans la catégorie métaphorique, car ce n'est pas une boisson humaine, mais la boisson des mouches sur le champ de bataille. Ce détail permet de renforcer encore le sentiment d'horreur face aux conséquences de la guerre.

Partie 3, Chapitre 8
"Ah! tonnerre de Dieu! j'étais donc soûl, que je ne t'ai pas reconnu, oui! soûl comme un cochon, d'avoir déjà trop bu de sang!"

Commentaire: Jean se rend compte que l'homme qu'il vient de percer avec sa baïonnette est son ami, Maurice. Il explique son geste stupide par l'ivresse du combat. Ici le sang est bien une métaphore pour expliquer que plus on tue, plus on veut tueur, comme un cochon qui ne s'arrête jamais de manger tant qu'il n'a pas vidé sa gamelle. 

La prochaine citation ne contient pas de boisson, mais l'absence accrue de boisson, la soif! J'ai voulu l'inclure dans cette analyse, car ce sentiment naturel décrit l'angoisse du soldat lors du combat.

Partie 2, chapitre 7
"C'était la peur, l'horrible peur, contagieuse, irréstistible. De nouveau, une grande soif les brûlait, une insupportable sécheresse de la bouche, une contraction de la gorge, d'une violence douloureuse d'étranglement. Cela s'accompagnait de malaises, de nausées au creux de l'estomac : tandis que des pointes d'aiguille lardaient leurs jambes. Et, dans cette souffrance toute physique de la peur, la tête serrée, ils voyaient filer des milliers de points noirs, comme s'ils avaient pu, au passage, distinguer la nuée volante des balles.

Commentaire: Le génie littéraire de Zola est d'arriver à nous dégoûter de la guerre par sa description précise de ce que ressentent les soldats tandis que les balles volent autour d'eux. Cette soif va d'ailleurs se prolonger après la bataille, car les cours d'eau sont pollués par le sang et le corps des tués qui y flottent.    
Je ne résiste pas à vous citer ce passage acerbe sur Napoléon III où il est aussi question d'une boisson symbolique pour l'empereur.

Partie 1, chapitre 3
"Et cet empereur misérable, ce pauvre homme qui n'avait plus de place dans son empire, allait être emporté comme un paquet inutile et encombrant, parmi les bagages de ses troupes, condamné à trainer derrière lui l'ironie de sa maison impériale, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, des fourgons de casseroles d'argent et de vin de Champagne, toute la pompe de son manteau de cour, semé d'abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite."


J'aime aussi beaucoup ce portrait de Rochas, un soldat français de carrière.

Partie 2, Chapitre 7
"Son grand corps maigre, sa longue figure osseuse, au nez busqué, tombant dans une bouche violente et bonne, riait d'une allégresse vantarde, la joie du troupier qui a conquis le monde entre sa belle et un bouteille de bon vin."

Le portrait le plus flatteur est celui de Jean Macquart, personnage principal de ce roman et de La Terre: Mais si cela correspond bien à Jean, cela ne correspond pas à la plupart des personnages de La Terre!

Partie 2, Chapitre  8
"Il était du vieux sol obstiné et sage, du pays de la raison, du travail et de l'épargne."

Conclusion: Les boissons reflètent bien l'histoire: le vin qui donne du courage et nourrit le soldat, le café qui réveille des pauvres soldats pour le combat, l'eau de la pauvreté totale des soldats battus et l'eau-de-vie qui saoule les moins vaillants.

N'ayant pas eu tant de boissons à analyser, j'ai remarqué la présence insistante d'un adjectif en particulier, mis à l'honneur par Victor Hugo dans son poème Expiation, partie II: 
"Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine!"
La liste n'est pas exhaustive, puisque je ne l'ai commencée qu'après avoir remarqué combien Zola aimait utiliser 'morne' dans La Débâcle"
Œil morne... ciel morne... air silencieux et morne... allure morne et indifférente... campagne ardente et morne...de mornes chevaux, morne accablement, Bazeilles vide et morne... vision morne...lisière des bois restait morne... artillerie inutile et morne... mornes journées... paix morne... Paris morne... morne dévastation... tristesse morne... morne déroulement... village morne... écrasement morne... il resta morne... ciel d'une tristesse morne, sentinelles mornes...
J'ai choisi d'illustrer cet article par des images d'un Chaxi du style de la dynastie Song. Le plus important livre de thé de cette méthode fut écrit par l'empereur Song Huizong. Il est aussi connu pour son amour des arts, la création d'un style de calligraphie très fin. Mais il les Chinois le connaissent surtout pour l'immense débâcle militaire face aux Yuan qui lui coûta sa liberté, sa vie et la moitié de la Chine. En 1870, la France ne perdit que l'Alsace et une partie de la Lorraine.

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