C'est fait ! Après un peu plus de deux ans de lecture, j'ai fini la lecture des Rougon-Macquart, les vingt romans d'Emile Zola qui brossent le portrait du Second Empire au travers d'une famille provençale. J'ai fait l'analyse des boissons dans chaque livre, mais il me reste encore à faire une analyse d'ensemble et comparée de ces 1 769 mentions de boissons dans ces 5 789 pages! (Note: j'ai relevé ces mentions à la main, au cours de ma lecture. Il est fort possible que j'en ai oubliées quelques unes.)
Avant d'aborder les totaux, commençons par un petit comparatif qui permet de mieux saisir l'intérêt de mon analyse pour comprendre le style de Zola. En moyenne, Zola parle de trois boissons toutes les 10 pages. Les deux romans qui ont le plus de mentions sont L'Assommoir (8 boissons toutes les 10 pages) et Germinal (4,7 boissons pour 10 pages), ses deux romans les plus célèbres, et là où il y en a le moins, c'est dans La Fortune des Rougon (1 boisson toute les 20 pages), le premier roman de la saga, celui où son style manque de punch! Autant il est normal que les boissons soient très présentes dans un livre contre les ravages de l'alcoolisme (L'Assommoir), autant il est quand même surprenant que les boissons soient tant présentes dans un roman sur les mines! C'est justement ce genre de détail minutieux qui donne tout son réalisme et sa force à l'histoire de ces mineurs en grève et en souffrance.
L'alcool est la catégorie de boisson la plus présente dans la saga avec 962 mentions. Puis on a les boissons sans alcool (723), les métaphores (64) et les boissons médicinales (13).
La boisson la plus mentionnée est celle qui est la plus symboliquement française: le vin. On a 333 mentions de ce mot de boisson, mais si l'on compte toutes les mentions de ses synonymes (litre (18 mentions), canon (12)) et de vins particuliers (champagne (60 mentions), bordeaux (11), bourgogne (7)...), nous arrivons à 519 mentions.
En seconde position, nous avons le café (337 mentions, voire 347 en tout si on ajoute des boissons à base de café). Le café est symbolique de ce Second Empire très industrieux.
En troisième position avec 317 mentions, viennent les liqueurs, c'est à dire les alcools forts dont l'eau-de-vie (67 mentions), liqueurs (38), grog (21), punch (21), chartreuse (17) genièvre (16), cognac (15), anisette (15), rhum (14), goutte (13), absinthe (12)...
En quatrième place, l'eau a 140 mentions auxquelles il faut rajouter 3 seltz et 1 Vichy.
Et en cinquième place, les boissons infusées (126 mentions) sont le thé (103), la tisane (19) et le tilleul (4). Dans les 20 articles précédents, j'ai reproduit les 103 passages qui mentionnent notre boisson favorite.
En sixième, la bière en général atteint 119 mentions avec 59 mentions de chope, 49 mentions de bière, 10 de bock et une de brasserie.
Enfin, il y a 64 boissons métaphoriques, 43 mentions de boissons sans alcool diverses (sirop, bouillon, chocolat, vinaigre et limonade) et 13 mentions de breuvages médicinaux (poison, potion, liqueur de vie, laudanum, boisson opiacée, morphine, sirop d'opium).
La comparaison des occurrences des boissons entre les différents romans montre que ces occurrences augmentent graduellement du premier roman au quatrième. On est alors à 3 boissons pour 10 pages, la moyenne de la saga. Pour les trois premiers romans, on est à 0,5, 1,2 et 1,5 boissons pour 10 pages respectivement. De plus, Zola mentionne surtout les boissons alcoolisées dans ces 3 premiers romans. Dans les quatrième, le ratio alcool/sans alcool baisse sous le chiffre 2. Cela montre, selon moi, que le style de Zola se stabilise avec ce quatrième roman. Et c'est dans La faute de l'abbé Mouret (#5) que les boissons sans alcool sont majoritaires pour la première fois. Elles sont très majoritaires dans Une Page d'Amour, Pot-Bouille, Au Bonheur des Dames, La Joie de Vivre, Le Rêve et le docteur Pascal, les romans où l'amour occupe une place prépondérante. Dans les histoires dramatiques et violentes, les alcools dominent.
Il est intéressant aussi de noter que les 4 romans où l'on parle le plus de boissons sont L'Assommoir (8 boissons pour 10 pages), Germinal (4,7 boissons pour 10 pages), La Terre (4,5 boissons pour 10 pages) et Nana (3,8 boissons pour 10 pages). Tous les autres romans ont moins de 3,7 boissons pour 10 pages.
Au fil de la lecture, j'ai constaté que les boissons ont pris une signification de plus en plus symbolique dans chaque roman. Chaque roman peut presque être résumé par une boisson réelle et/ou métaphorique.
1. La Fortune des Rougon: L'anisette, car c'est l'alcool fort typique de la Provence où se déroule l'histoire (10% des mentions de boissons du livre)..
2. La Curée: le champagne. C'est le vin de la fête des spéculateurs parisiens. C'est la boisson la plus mentionnée du roman: (24% des mentions)
3. Le ventre de Paris: le vin. C'est la boisson populaire des travailleurs de Paris. C'est la boisson la plus mentionnée du roman:. (21% des mentions) .
4. La Conquête de Plassans: le soleil. C'est la première mention d'une boisson métaphorique. Elle correspond bien à la fois au sud de la France et à l'avènement du Second Empire. Le vin (40% des mentions) est aussi la boisson la plus populaire dans le sud de la France.
5. La Faute de l'Abbé Mouret: le jardin. Cette boisson métaphorique est le lieu principal de cette histoire d'amour. Le lait (20% des mentions) est la boisson principale du roman.
6. Son Excellence Eugène Rougon: la Seine comme boisson métaphorique de la soif insatiable de pouvoir de cet homme politique qui boit surtout de l'eau (15% des mentions) pour pouvoir toujours rester maitre de ses émotions.
7. L'Assommoir: Casse-poitrine et tord-boyau sont les 2 expressions imagées qui résument le mieux les ravages de l'alcool. Les divers alcools forts représentent 26% des mentions.
8. Une Page d'Amour: Aucune métaphore. La tisane.(6 mentions sur les 19 que compte la saga). La tisane est le parent pauvre du thé, un peu comme cette histoire d'amour ratée.
9. Nana. La boisson métaphorique de cette histoire est 'le sexe de la femme' puisqu'il s'agit d'un roman sur les femmes entretenues de Paris, et leur boisson est le champagne (29% des mentions!)
10. Pot-Bouille: 'Sa honte' est la boisson métaphorique du roman de liaisons amoureuses et sexuelles de la petite bourgeoisie parisienne. Le vinaigre est la boisson qui va le mieux avec l'histoire. Toutes les 3 mentions dans la saga proviennent de ce roman.
11. Au Bonheur des Dames: 'Le magasin' est la boisson métaphorique de cette histoire des premiers grands magasins de Paris. Et la boisson réelle est le thé (16 mentions, ce qui représente 23% des mentions de boissons) pour cette histoire d'amour à l'eau de rose.
12. La Joie de Vivre. L'argent est la boisson métaphorique de cette histoire d'une ruine financière progressive. Et le thé (16% des mentions) est la boisson de l'histoire d'amour.
13. Germinal: Le sang (2 mentions) est la boisson métaphorique de ce roman physique et violent. Et le café (27% des mentions) est la boisson du monde des mines de charbon. Avec sa couleur noire et son amertume, le café correspond parfaitement à l'ambiance de l'histoire.
14. L'Œuvre: Le café, non pas comme boisson, mais principalement comme lieu de rencontre des artistes de Paris (27% des mentions.).
15. La Terre: La terre est la boisson métaphorique du roman! Et le vin est la boisson principale (32% des mentions) des paysans.
16. Le Rêve: La foi est la boisson métaphorique de ce conte! Et l'eau (le tiers des mentions) est la boisson pure de ses personnages.
17. La Bête Humaine: Le train est la boisson métaphorique improbable, mais logique du roman. Le café (32% des mentions) y est la boisson principale.
18. L'Argent: Sans surprise, Zola a transformé l'argent en boisson métaphorique de son roman (2 fois). Le lait est la boisson la plus emblématique du roman (17% des mentions), car elle permet aux financiers de garder la tête froide tout en ayant plus de richesse que l'eau, boisson du pauvre.
19. La Débâcle: Le sang (2 mentions) est la boisson métaphorique de ce roman de l'effondrement du Second Empire. L'eau-de-vie est la boisson de ce cauchemar (8% des mentions du livre, mais 15% des mentions de la saga).
20. Le Docteur Pascal: La jeunesse (2 mentions) est la boisson métaphorique de ce romain où un homme mûr aime une femme bien plus jeune que lui. L'eau (18% des mentions) est la boisson de la pauvreté où tombent le couple et leur domestique quand le notaire disparait et dérobe les rentes du docteur Pascal.
En conclusion, cette analyse des boissons m'a permis de voir l'évolution du style de l'auteur dans ses premiers ouvrages. L'absence de boisson métaphorique dans les 3 premiers roman ne se répète que pour Une Page d'Amour (tome 8). La présence et la signification des boissons touche son apogée dans L'Assommoir, le roman de Zola qui dénonce le plus directement l'alcoolisme comme cause de la misère sociale. Mais dans tous les autres romans, les mentions de boissons servent toujours à donner des détails réalistes sur les personnages et de leur milieu social. Zola a poussé le lien entre ses histoires et les boissons si loin que la boisson métaphorique de 15 de ses romans est le thème du roman!
Quant au thé dans la France du Second Empire, il est surtout populaire chez les femmes et dans les milieux aisée et rentiers. Zola lui associe souvent le sentiment amoureux ou la séduction. Dans l'Œuvre, le thé est même un rituel de fin de soirée pour le cercle d'artistes, des gens d'une sensibilité supérieure. Et le thé brille aussi par son absence dans les histoires les plus violentes.
J'ai illustré cet article avec un Chaxi d'un puerh cru du début des années 1990. Je voulais un thé âgé pour symboliser cette saga qui dure plus de 20 ans, puisqu'elle montre les débuts et la fin du Second Empire. L'ambiance noire est celle du deuil de cette époque révolue. La théière Yixing de la fin de la dynastie Qing symbolise aussi cette fin de règne. Le puerh 7542 pressé par une entreprise d'Etat montre qu'il peut sortir de bonnes choses de périodes difficiles et contestées! Comme les boulevards haussmanniens, le puerh âgé traverse le temps en se bonifiant. Et nous pouvons en dire autant de la prose de Zola. Elle est d'une richesse et d'une beauté rarement atteinte. Le sentiment qui reste quand la dernière ligne est lue est celui de la dernière gorgée de thé: la gratitude pour un plaisir intense et profond.










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