Tuesday, April 08, 2008

Théiers et thé puerh cru d'Yunnan (1)

Lecteurs assidus de mon blog, Philippe Coste et Lisa, son amie chinoise, ont commencé des repérages dans le Yunnan pour un futur travail photographique sur le thé. Après le puerh cuit, ils nous proposent ici leurs impressions très personnelles sur les différents endroits qu’ils ont visités au cours des deux voyages qu’ils ont effectués dans le Xishuangbanna ces derniers mois:

"Les montagnes à thé

Pour un français il n’est finalement pas si surprenant de découvrir que le thé, tout comme le vin, est soumis à la notion de terroir. Pour le thé du Yunnan, le terroir correspond à la montagne dont sont originaires les feuilles de thé. A la dégustation, on se rend facilement compte que le goût du thé varie significativement d’une montagne à l’autre. Des différences existent aussi pour une même montagne selon que les arbres poussent exposés au nord ou au sud ou selon la période de la cueillette (cueillette de printemps ou cueillette d’automne).

Les douze montagnes à thé les plus célèbres du Yunnan se trouvent toutes dans le Xishuangbanna. Six sont situées à l’intérieur du Mékong (comprendre au nord). Les six autres étant situées à l’extérieur (au sud) de ce fleuve. Exploitées par les chinois Han depuis des siècles, les six montagnes du nord sont généralement mieux connues que celles du sud. En dehors du Xishunagbanna, le Yunnan compte un nombre important de montagnes produisant du thé de qualité (à Simao, Lincang, Baoshan…).

Il est à noter que, sur la plupart des montagnes, les plantations sont exploitées par des ethnies: Hani à Nannuo Shan, Yi à Yi Bang, Ji Nuo à You Le, Bulang à Bulang Shan.

Les montagnes à thé ne sont pas toujours faciles d’accès. Certaines sont assez éloignées des grands axes routiers. Nannuo Shan et Bulang Shan ne se trouvent qu’à quelques kilomètres de Menghai, mais comme sur la plupart des montagnes, l’accès aux villages et aux plantations se fait grâce à des pistes de terre difficilement praticables en saison des pluies. Il y a encore seulement quelques années, dans les villages les plus reculés de Yi Bang, faute de routes et de moyens de transport, les marchands venaient acheter les feuilles de thé à pieds, puis les emportaient dans des sacs, chargés sur des chevaux. Ces dernières années, un peu partout dans le Xishuangbanna, des projets gouvernementaux ont œuvré à améliorer l’accessibilité aux villages en créant de nombreuses nouvelles pistes et nouvelles routes. C’est un grand progrès pour les paysans qui peuvent désormais commercialiser plus facilement leurs feuilles de thé ainsi que les différents produits de leur agriculture.

Sur toutes les montagnes à thé, ont trouve aujourd’hui aussi bien des vieilles plantations que des nouvelles plantations. Aussi, il nous semble important d’essayer de définir ce que généralement on entend par ces termes.

Théiers sauvages ou théiers de vieilles plantations ?

Au cours des cinquante dernières années la forêt tropicale du Xishuangbanna a subi un défrichement intensif au profit de l’agriculture. Selon une étude d’une université de Kunming, entre 1965 et 1995 les surfaces de forêt ont diminuées de 50 à environ 27 % du territoire. Si dans les zones de forêts primaires toujours intactes on trouve encore des théiers sauvages, sur toutes les montagnes que nous avons visité (Nannuo Shan, Yi Wu, Yi Bang, Ge Deng, Mang Zhi, Man Zhuang, Bulang Shan) les théiers exploités, même s’ils sont parfois très vieux, ne sont pas considérés comme sauvages par les paysans. Un peu partout les villageois savent très bien que leurs vieux théiers ont été plantés à une époque très ancienne. Mais la mémoire orale n’a pas retenu ni quand, ni par qui. Pour certaine montagnes, ce genre d’information est parfois consigné dans les annales administratives chinoises. D’ailleurs les nouvelles normes gouvernementales imposent désormais sur les emballages l’appellation de « théiers de vieilles plantations ».

Les vieilles plantations
Les vieilles plantations que nous avons visitées se ressemblent toutes. Les théiers poussent sous un couvert semi forestier à des altitudes comprises entre 1200 et 1800 mètres. Sur une même journée ils subissent d’importantes variations thermiques. En saison sèche, les brumes matinales sont suivies d’un fort ensoleillement dans l’après midi. La région du Xishuangbanna, soumise au régime des moussons tropicales, reçoit tous les ans, de juin à septembre, d’importantes précipitations.

Il est fréquent de trouver des plantations très près des villages, c’est le cas à Bulang Shan où cette vieille plantation nous a fait penser à un jardin de thé.

On trouve parfois de vieux arbres jusque dans les villages au milieu des maisons.Mais le plus souvent, quelque soit la proximité avec le village, on trouve les théiers dans une petite clairière entourée de forêt.
Si certains arbres passent pour être plusieurs fois centenaires, ils sont rarement très grands. Les théiers sont en effet régulièrement taillés afin de limiter leur hauteur. Les laisser devenir des arbres rendrait la cueillette très difficile. Dans les vieilles plantations poussent donc de vieux théiers… Mais pas seulement ! En effet, le nettoyage fréquent des plantations (sarclage des mauvaises herbes, arrachage des autres arbustes) laisse tout l’espace disponible aux seuls théiers. Ce qui facilite la régénération et la repousse de ces arbres. C’est pourquoi une vieille plantation n’est pas uniquement constituée de vieux théiers. Généralement, on y trouve aussi un grand nombre de jeunes théiers qui poussent spontanément autour des vieux arbres.Parfois, les paysans plantent eux-mêmes de nouveaux théiers pour remplacer ceux qui sont morts ou pour densifier leurs plantations et rendre la cueillette d’une parcelle plus productive. Pour cela, ils vont récolter les graines de leurs vieux arbres, les mettre à germer et faire pousser les théiers en pépinière. Lorsqu’ils seront suffisamment grands, les jeunes arbres seront plantés au milieu des théiers dans les vieilles plantations.
Les vieux théiers

La région du Xishuangbanna s’enorgueillit de quelques vieux théiers centenaires. Certains sont devenus de vraies attractions touristiques comme celui de Pa Ta (Pinyin : Ba Da) qui aurait 1700 ans !

Ou encore celui de Nannuo Shan qui avec seulement un millier d’années fait la fierté de la famille qui le possède.


Le plus vieux des théiers de Yi Wu, auquel les spécialistes accordent un âge d’au moins 800 ans, est moins connu. Sa discrétion semble lui assurer une certaine tranquillité !Ces deux derniers arbres, poussent au milieu de vieilles plantations. Ils n’ont probablement pas une origine sauvage.

Dans le Xishuangbanna, nous n’avons malheureusement pas eu le temps d’aller dans la forêt primaire photographier des théiers sauvages poussant spontanément loin de toute action humaine. Mais pour vous donner une idée voici des photos prises au Laos.
A notre connaissance de tels théiers sont rarement exploités car leur hauteur rend la cueillette difficile et dangereuse. Si les feuilles de théiers sauvages peuvent se vendre plus cher que celles de théiers de plantation, pour un même investissement en temps, les faibles rendements obtenus ne permettront pas nécessairement de gagner beaucoup plus d’argent. Les paysans préféreront donc récolter des feuilles de vieux théiers de plantation sans avoir à risquer leur vie en grimpant dans les arbres. Mais l’augmentation de la demande pour du thé de cette qualité pousse parfois les paysans à utiliser des méthodes radicales qui leur permettront d’exploiter sans danger les feuilles de ces grands arbres. On coupe l’arbre et on attend qu’il repousse.
Les nouvelles plantations intensives

Les plantations intensives sont très différents des vieilles plantations. Elles sont organisées de manière à permettre une exploitation plus intensive des théiers.

Il n’y a plus de couvert forestier comme c’est le cas autour des vieilles plantations. Si quelques rares arbres sont parfois conservés c’est pour fournir de l’ombre aux paysans et non pas aux théiers. Ici, les théiers sont plantés très serrés. Ils sont alignés en fonction du relief de manière à faciliter les déplacements des ouvriers agricoles. Ils sont taillés en plateau de cueillette afin de faciliter la récolte et permettre de meilleurs rendements. De manière générale, de telles plantations nécessitent l’emploi d’engrais et de pesticides.
Au Xishuangbanna, on trouve ce genre de plantation de thé aussi bien au fond des vallées, sur les coteaux des collines qu’aux sommets des montagnes, à proximité des vieilles plantations. Certaines ont été plantées il y a une vingtaine ou même une cinquantaine d’années.

Dans le Xishuangbanna, comme un peu de partout en Chine, les surfaces de terres cultivables sont limitées. Aussi les plantations de thé donnent souvent l’impression de disputer les terrains disponibles aux autres cultures.
Le but d’une plantation intensive étant d’être rentable, on comprend facilement que l’occupation des sols agricoles se fera en fonction des demandes du marché et de manière à produire ce qui rapportera le plus d’argent à la vente. Ces dernières années, avec la hausse du prix du thé Pu-erh, les différences de rendement à l’hectare entre thé et hévéa ne sont plus aussi importantes qu’avant. Nous avons lu plusieurs articles parlant de vieilles « forêts » de théiers centenaires rasées du jour au lendemain pour planter de l’hévéa. C’est possible, mais il nous semble raisonnable de penser que le fait que l’hévéa s’acclimate mal au dessus de 900 mètres a tout naturellement limité son expansion en altitude et ainsi permis de préserver l’existence de nombreuses vieilles plantations de théiers.

Mais, malheureusement, malgré un renforcement du contrôle du gouvernement, de nos jours, la mise en culture de nouvelles plantations se fait parfois encore au détriment de la forêt tropicale."

Encore un grand merci à Philippe pour ce reportage et ses photos comme si on y était! Je crois que la différence entre les 3 catégories de puerh (sauvage, vieilles plantations et nouvelles plantations) saute aux yeux.

8 comments:

Raphael said...

Très bel article superbement illustré.

Sacha said...

Un grand merci pour ce très bel article!

bejita said...

que dire de plus que saccha et raphael ( qui soit dit en passant en met du temps pour reecrire son nouvel article ) . belles photos et sujet interessent : on s'y croirait presque , j'entend même les bruits de la foret :-D

Anonymous said...

An insightful look at tea with much relevance to tea's origins in the wild. Many thanks for the clear illustrations and details.

Anonymous said...

Superbe article qui fait rêver à des saveurs et des parfums exotiques. Je suis partagé entre des souvenirs de forêts tropicales où j'ai travaillé et des paysages viticoles. Espérons que les producteurs de Thé ne prendront pas les "travers" de nombreux vignerons qui privilégient le profit au plaisir de notre palais.

pierre-antoine said...

à propos des grands théiers dont les feuilles seraient difficiles à cueillir, quand est il de cette notion selon laquelle certains théiers seraient "récoltés" par des singes dressés à cet effet? légende rurale?

ginkgo said...

merci de partager ce mini reportage avec nous !
respect pour ces vieux arbres et j'espère qu'ils pourront pousser en paix et que l'appât du gain ne va pas forcer leur abattage...
tenez-nous au courant si un livre est publié.

furinae said...

Très belle initiative que ce reportage photo, ça fera d'autant plus de magnifiques images lors de nos dégustations !