Wednesday, February 11, 2026

Les boissons dans L'œuvre d'Émile Zola

Zola nous plonge dans le monde des artistes Parisiens avec "L'œuvre". Claude Lantier, fils ainé de Gervaise (cf. l'Assommoir) est un peintre à l'origine d'un nouveau mouvement pictural, mais trop avant-gardiste pour son époque. Nous découvrons les compromissions des artistes avec les médias, l'entre-soi des artistes officiels, l'attrait du gain, de la gloire...mais aussi la vision artistique qui borde l'autisme et conduit à la folie. Ce roman compte 103 mentions de boissons, ce qui est relativement peu dans cette saga. Il y a 58 mentions d'alcools et 45 mentions de boissons sans alcool. 
Au premier comptage, le café semble remporter la palme du nombre de mentions (25), mais seuls 7 mentions concernent le breuvage à proprement parlé. En effet, il est 18 fois question du café comme lieu où les artistes se retrouvent et ils y boivent surtout du 'vin' (19 mentions) et de la 'bière' (8 mentions), des 'chopes' (6 mentions) et un bock (1 mention). Le 'thé' est mentionné 8 fois (plus 3 mentions de 'théière' et une de 'samovar'). Puis vient l'eau (7), le chocolat (4), liqueurs (4), marchand de vin (4), chartreuse (3), bordeaux (2) et chambertin (2). Et toutes ces boissons ont une seule mention: esprit de vin, bouteille, madère, tisane, cognac, whisky, genièvre, kummel, raki, punch. 
La variété de liqueurs est servie à la fin du roman, lorsque Sandoz, l'écrivain, a du succès commercial et peut enfin satisfaire son péché mignon de gourmandise en offrant de bons alcools au diner qui réunit ses amis.
Mais concentrons-nous sur les apparitions de notre boisson favorite dans le roman.
Chapitre 3
"- Je vais faire le thé, cria Sandoz
(...)
Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait Sandoz à servir le thé.
(...)
Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la théière."

Commentaire: Ce passage du début du roman coïncide avec la période où la bande d'amis est pauvre. Claude dit même "qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un chef-d'œuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire?" 
Sandoz fait du thé et un de ses amis l'aide pour le service, au lieu d'une femme, car ils sont tous célibataires. Cela montre que le thé a la réputation d'être une boisson plutôt féminine et que Sandoz est assez sensible au bon goût pour efféminer son choix de boisson.

Chapitre 7

"Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert.
(...)
Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les tasses.
(...)
Quand il eut serré la main de Claude, sans plus d'émotion que s'il l'avait rencontré la veille, il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve (...) Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre. La vie avait-elle don emporté déjà les soirées d'autrefois, si fraternelles..."

Commentaire: Le rituel du thé de fin de soirée continue dans cette soirée chez Sandoz, plusieurs années plus tard. Il s'est marié et maintenant c'est sa femme qui fait le service du thé. Et celui qui l'avait aidé autrefois, Dubuche est celui qui refuse une tasse de thé. Cette simple observation est symbolique du changement d'atmosphère que Claude décèle nettement. Ce cercle d'amis est cassé.
Chapitre 11
"La soirée s'acheva péniblement. On était retourné dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi sur une nappe russe, bordée en rouge d'une chasse au cerf ; et il y  avait, sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes de sucreries et de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel, raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait autour de la table, pendant que la maitresse de la maison remplissait la théière au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-être, cette joie des yeux, cette odeur fine du thé, ne détendaient pas les cœurs."

Commentaire: Le roman touche a sa fin. Sandoz s'est enrichi financièrement et peut maintenant proposer une grande variété de liqueurs à ses invités, mais le thé reste central et s'est également enrichi d'un samovar. Mais si l'argent procure de l'alcool et du plaisir, il n'arrive pas à raviver les amitiés. Cette fois, même Sandoz  s'en rend compte et se console par la gourmandise, son péché mignon.
Chapitre 11 quelques pages plus tôt
"Dès lors, Henriette et Sandoz, consternés, assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace, le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la querelle ; et le chambertin, et le vin de Moselle, passèrent comme de l'eau pure."

Commentaire: Ce dernier repas chez Sandoz est le miroir inversé du premier. L'eau pure y est à nouveau mentionnée, mais cette fois c'est pour décrire combien sont insipides les bons vins lorsque les amis se querellent. Autrefois, c'est la pauvreté qui les forçait à se contenter d'eau pure. 
Chapitre 6

"...la chanson du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au côté du fourneau."

Commentaire: Ce passage fait la part belle au café. On apprend comment il est préparé (en filtre) et que le bruit de ses gouttes est similaire à une chanson.
Chapitre 7

"Chaque mois, travaillé de sa ladrerie héréditaire, il (note: Jory) plaçait déjà de l'argent dans d'infimes spéculations, connues de lui seul ; car jamais ses vices ne lui avaient moins coûté, il ne payait les matins de grande largesse, qu'une tasse de chocolat aux femmes dont il était très content."

Commentaire: Cette remarque montre que le chocolat est une boisson assez luxueuse à cette époque, mais c'était quand même peu cher payer des faveurs sexuelles!   
Pour illustrer ce roman, j'ai infusé ce puerh cru gushu de Lancang.de 2019 dans une théière en argent qui semble sculptée et devant une toile de fleurs de prunus et pin, symbole d'amitié. Le puerh est un thé exubérant en goût et en énergie. Il correspond bien à cette force créatrice des jeunes artistes..
Note: Le Nouvel An Chinois plongera Taiwan dans une semaine de congés du 14 au 22 février 2026. Passez rapidement commande si vous voulez que je fasse l'envoi le 13 février au plus tard. Sinon, c'est le 23 février que je recommencerai à expédier vos commandes.

Friday, February 06, 2026

Un Chaxi pour le vernissage de l'exposition photo "Where you are" de Vandy Rattana

Le vernissage a eu lieu le weekend du 29 et 30 novembre 2025, dans le district de Neihu, au nord de Taipei au 56 Bishan Road, dans un cadre magnifique, sur les hauteurs du massif montagneux de Yangming Shan. Nous avons été gâté par la météo ce jour-là. On se serait cru au printemps, ce qui permit à certains de préparer des crêpes pieds nus pour les invités à l'exposition. Vous pouvez vous douter que Vandy Rattana, le photographe, est la personne qui a un appareil à son cou, toujours prêt à prendre un cliché!
Les lecteurs les plus anciens de mon blog se rappellent peut-être de lui. En effet, par deux fois, il a eu la gentillesse de prendre de très belles photos de moi durant nos dégustations de thé
Je vous montre ces quelques photos de l'exposition dans ce lieu associatif à flanc de montagne pour vous montrer son style.
Et si vous voulez en savoir plus sur lui, voici son site en ligne.

Le carton d'invitation m'informai que "Vous pouvez apporter un peu à boire ou à manger, si vous voulez". Quelle bonne idée! Quoi de plus séant qu'un Chaxi pour le vernissage d'une exposition artistique. En effet, le thé permet de combiner art et réception. Les visiteurs d'une exposition sont en recherche de beauté et de plaisir des sens. Le Chaxi marie l'esthétique et la satisfaction d'un besoin matériel. 

Mais la grande question à laquelle il faut maintenant répondre est 'Quel thé infuser?'

L'idéal est de choisir un thé qui permette de tisser des liens avec l'exposition 'Where we are'.
Comme nous sommes à Taiwan et que je sais les Vandy très amateurs de bon thé, je me suis dit qu'il fallait un Oolong taiwanais de bonne qualité.
Mais je ne voulais pas d'un Oolong de haute montagne car sa qualité est trop corrélée à une seule caractéristique, l'élévation, et celle-ci est très corrélée au prix. Or, la valeur de l'art ne saurait être si simpliste. L'art nous touche souvent au plus profond de nous-même. Il soulève des émotions, des questions qui vont nous accompagner, nous trotter dans la tête... L'art est le contraire d'un produit jetable. Il tend à une perfection, un idéal, vers des vérités éternelles.
Il me fallait donc un Oolong taiwanais complexe, fruit d'une grande maitrise technique et dont le goût complexe se déguste comme une histoire. Comme chaque photo raconte une histoire, je voulais que mon Oolong accompagne les visiteurs et active notamment leur goût. Pour cela, j'ai choisi un Oolong de la région de Dong Ding, torréfié au charbon de bois (comme celui-ci).
Et pour la décoration florale, j'ai simplement coupé une fougère à 2 pas de l'exposition. L'idée était d'être dans une démarche alliant frugalité et beauté. Rattana ne fait pas de photographies de studio où il créerait des effets. Il cherche ses sujets dans le monde, la rue, la nature. Il ne leur demande pas de poser, mais sait isoler les instants les plus intéressants.
 
J'avais vu un peu grand quant au nombre concomitant des visiteurs. Une rangée de coupes aurait suffi. Mais les photos de l'article montrent le début de l'après-midi, quand nous avions le temps d'en faire. Quand les visiteurs furent plus nombreux, je me suis concentré sur la préparation du thé et la conversation.
Mon ancienne théière en zisha partiellement peinte convient bien pour arrondir les arômes de la torréfaction, mais je l'ai aussi choisi pour sa forte présence. Vu sa taille, on ne peut pas la rater! Et son ancienneté permet d'ajouter cette dimension d'intemporalité qui va si bien avec l'art. D'ailleurs, son bateau à thé date aussi de la dynastie Qing
A la couleur de l'infusion, vous pouvez voir que j'ai choisi d'infuser longtemps mon Dong Ding Oolong. La coupe est petite, car il s'agit d'obtenir un concentré d'arômes et d'émotion, pas une boisson désaltérante.
La beauté du vase en céladon...
Mais le plus important, c'est l'art du thé ou l'art de la photo nous permette d'échanger, de rencontrer d'autres personnes sensibles aux petits plaisirs de la vie et à la beauté! Peu de gens restèrent insensibles à mon Oolong. Pourtant, à Taiwan, c'est un peu comme le fromage de lait cru en France. Il y en a tant et pour tous les goûts, si bien qu'on finit par être blasé. Il faut parfois un regard extérieur pour se rendre compte de la richesse dont on dispose sur place. Beaucoup de Taiwanais n'ont pas idée combien leurs Oolongs peuvent être formidables. Par contre, ils peuvent être des grands connaisseurs de vins français (comme ce couple ci-dessous).